“Le prévenu n’est pas une oie blanche”

Comparutions immédiates

N’Kouassi a 19 ans et la peau très cacao. Il est enfermé sous mandat de dépôt depuis bientôt un mois, en plein été. On lui reproche d’avoir blessé un jeune homme à la sortie d’un club parisien. La victime l’aurait reconnu grâce à sa « crête sur le haut du crâne ». Mais à l’audience, on ne voit ni crête ni victime et le prévenu nie : « Ce n’est pas moi. Quand je suis sorti il y avait déjà une bagarre ». Pour le Parquet les faits méritent 3 mois fermes et le maintien en détention.

Dans le public, les amis du garçon écoutent fidèlement l’avocate. Elle joue la colère avec sévérité : « Je remarque que le Parquet – une fois de plus ! – s’appuie sur une victime fantôme pour envoyer en prison un jeune qui clame son innocence ! Beaucoup de témoins étaient là, en particulier les videurs qui sont physionomistes, et personne n’est interrogé ! La barre de fer n’a pas été retrouvée. L’absence de démonstration est édifiante… La victime se désiste de sa qualité de partie civile et n’est même pas présente. Certes le prévenu n’est pas une oie blanche… mais j’ai là une promesse d’embauche en qualité de coursier… »

Le président prononce la relaxe, N’Kouassi sera libéré. D’un sourire vif et discret il salue ses copains avant de suivre les policiers.

“Des vrais regrets”

France 3 a diffusé un reportage sobrement intitulé Crimes & châtiments sur une session d’assises à Beauvais. Parmi les procès, celui de Jeannot. Il est alcoolique. Un soir sa femme lui annonce qu’elle va le quitter. Il veut l’en empêcher, il l’enferme. Il est complètement soûl quand elle tente de s’échapper. Il lui tire dessus avec une carabine à plombs. Blessée, elle parvient à se réfugier chez les voisins. Lui se retranche dans son pavillon, tire sur les gendarmes. Le GIGN finira par le maîtriser.

En plus de l’équipe de France 3, Florence Aubenas, journaliste au Nouvel Observateur, est également présente au procès de Jeannot. Elle commente :

« Là on lui reproche la façon dont il regrette : « regardez, il n’a même pas des vrais regrets ! » Qu’est ce qu’on sait des regrets qu’il a ? De la façon dont il peut les exprimer ? Il a reconnu ce qu’il lui a fait, il lui a écrit des excuses en prison… Qu’est ce qu’on peut savoir, nous, des regrets ? Il ne joue pas, il ne donne pas une façade sociale de ce que sont les regrets ou de ce qu’on voudrait qu’ils soient. C’est vrai dans la vie… mais ici, en 48 h, on joue 15 ans de prison. Donc il y a un concentré, un précipité des choses où on a intérêt à ne pas rater ses répliques, hein ! »

Peu après Jeannot pleurera devant les jurés. « C’est vrai que quand j’ai bu, je suis, comment dire, pas quelqu’un de bien ». La présidente laissera le silence s’installer pour que l’écho des regrets porte bien.

Après une défense maladroite il écope de 10 ans ; il en a déjà fait 4 et c’est un détenu sans histoire…

“Regardez comment ils sont habillés”

Comparutions immédiates

J. Kosinus et K. Puchala présentent une mine piteuse dans le box des prévenus. Arrivés de Pologne en bus quatre jours plus tôt, ils ont été interpelés en flagrant délit de vol : tandis que l’un demandait un ticket de métro à une femme, l’autre lui subtilisait son portefeuille. Sous le nez des policiers.
Une élégante interprète peine à traduire. Ses mots croisent ceux du président qui débite rapidement le chef d’accusation. Réunion aggravée, précise-t-il sans conviction.
K. Puchala explique : « Nous sommes venus en France pour travailler. Un ami nous a promis du travail mais il nous a déçus et c’est tombé à l’eau. Je devais poser du carrelage… Oui, j’ai 4 enfants. »
J. Kosinus poursuit : « J’ai deux enfants. Je travaille en Pologne sur des chantiers sans être déclaré. Je gagne 1600 zlotys par mois ». Une minute de confusion sera nécessaire pour convertir : 600 euros ?

La procureur prend un ton pincé : « J’ai bien peur qu’on ne les retrouve prochainement puisqu’ils sont sans ressource… » Elle demande un peu de sursis et une interdiction de territoire.

Les Polonais gardent la tête baissée pendant que leur jeune avocat plaide avec fougue : « Regardez-les, regardez comment ils sont habillés. M. Puchala a un cancer du foie et une hépatite, il reçoit une petite pension de 150 euros et n’a donc pas le droit de travailler. Il a ce projet un peu fou de venir en France. La personne qui devait les faire travailler ne s’est pas présentée… Croyez-vous qu’ils voulaient rester en France ? Leur première réaction a été d’acheter un billet retour. II faut que soit concrétisé ce billet de bus qui n’est pas encore périmé, heureusement. Je rejoins le Parquet : ils doivent pouvoir repartir le plus tôt possible. »

Ont-ils quelque chose à ajouter ? Ils murmurent. L’interprète traduit dans un français chantonnant : « J’aimerais vous dire que c’est le plus grand regret de ma vie. Je veux m’excuser auprès de tout le monde ». Et : « Je vous demande pardon pour ce vol. Je voudrais retourner en Pologne ».

2 mois de sursis et une interdiction de territoire de 3 ans.

Vacances judiciaires

La pluie vient battre les vitres jaunies, les couloirs sont déserts. L’ambiance est lugubre au palais de justice. C’est le temps des vacances judiciaires. Les comparutions immédiates drainent pourtant leur lot de miséreux. Prévenus, victimes et avocats se rassemblent au compte-goutte devant la 23e chambre.

Quatre jeunes animent bruyamment le hall. Ils se retrouvent pour soutenir un ami arrêté au cours d’une rixe à la sortie d’un club.
Quelques fidèles spectateurs désœuvrés sont aussi au rendez-vous. Une femme au regard grave chante en arborant sa BD de Sarko 1er. Elle s’accroche au premier interlocuteur venu, le fixe avec des yeux ronds et lui assène une cascade de propos délirants : « les coupables, on les reconnaît tout de suite. Ils le portent sur eux ! »
Une antillaise plus âgée attend sur un banc, bien droite. Elle est coiffée d’un chapeau bleu, elle est maquillée. Elle observe l’agitation et sourit aux passants. Son fils de 38 ans va comparaître pour détention de crack. Elle se justifie, abattue : « Je ne peux pas le garder chez moi, je suis dans un foyer de retraitées. C’est très dur de s’en sortir de cette drogue. » De suspensions d’audience en reprises, elle attendra tout l’après-midi : ce fils pour lequel elle ne peut rien sera entendu en dernier.

De quoi la presse est capable

Le chroniqueur judiciaire peut facilement être pris en faute. Il relate ce qu’il a vu et entendu. Tout autre témoin présent à la même audience aurait pourtant perçu la scène différemment.
Le terme d’audience place la parole et l’écoute au centre du procès. Autour de cet échange il est facile de se laisser aller à broder. C’est là le piège.

Au temps pas si lointain où la guillotine tranchait encore des têtes, un journaliste de renom, Géo London, est allé jusqu’à tordre la réalité pour qu’elle rejoignît ce qu’il avait imprudemment écrit. Jean-Paul Lacroix raconte (Le Palais indiscret, Julliard, 1965, p. 126) :

Le Journal

C’était dans une ville de province où l’on jugeait une mégère qui avait tué son petit garçon. Géo, en téléphonant son papier au Journal, avait, selon l’usage, légèrement anticipé sur les faits – et, alors que l’audience n’était pas terminée, avait raconté le départ de l’accusée pour la prison : « Quand elle grimpa dans le fourgon cellulaire, avait-il dicté, la foule massée sur la place cria  » A mort ! »

Pas de chance ! Quand l’accusée traversa la place, une heure plus tard, aucun cri ne se fit entendre. Géo allait-il être pris en flagrant délit de fausse information ?…

C’était mal le connaître. « A mort ! A mort ! » cria-t-il de sa petite voix grèle. Ainsi deux cris au moins auraient été poussés.

Alors la mégère que les gardes emmenaient vers le fourgon, s’arrêta, toisa le journaliste et, avec un mépris écrasant, laissa tomber : « Ta gueule eh ! c… »

Chronique de la violence ordinaire

Vous avez peut-être raté ça : 4 documentaires diffusés sur France 2 au printemps 2008 dans une « chronique de la violence ordinaire« . Ils ont été tournés dans l’Oise et suivent de près certains habitants aux prises avec la maltraitance, le recèle, les bandes…

« Le business des chéquiers volés » montre en particulier comment quelques femmes vulnérables glissent du statut de victimes à celui de délinquantes, misère sociale « oblige ».
« La connerie elle est faite, mémère » leur assène le policier au cours d’une procédure qui mènera l’une d’entre elles en correctionnelle. Les caméras sont à l’audience. C’est une fenêtre de plus ouverte sur la justice. Profitez-en.

Les quatre vidéos sont visibles sur le site de france 2 moyennant le paiement d’une somme modique et, bien sûr, une inscription au site. Un petit geste pour le service public…

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“L’inutilité de la présence de l’avocat”

Dans un commentaire sur le billet Aïcha n’a pas d’avocat un internaute s’interrogeait sur l’utilité ou non de se faire défendre à la barre. Sans doute une provocation. Mais j’ai trouvé la réponse qui convient dans un recueil d’anecdotes écrit par Jean-Paul Lacroix : Le palais indiscret, Julliard, 1965. L’auteur a longtemps été chroniqueur judiciaire au Canard Enchaîné.

Il brosse le portrait de « Moro », l’un des ténors du barreau de l’entre-deux guerres. Cet avocat au verbe lyrique était aussi retardataire chronique. Un jour il se présenta trop tard à une audience correctionnelle : son client venait déjà d’être condamné à 6 mois de prison. Le président accepta de reprendre l’affaire, sans doute par respect envers l’encombrant avocat qui plaida :

- Messieurs, si après m’avoir entendu vous élevez la peine, vous montrerez que ma plaidoirie justifie des représailles. Si vous la maintenez, vous manifesterez l’inutilité de la présence de l’avocat. Vous ne pouvez donc logiquement que la diminuer.

La Cour ramena la peine de 6 mois fermes à « 2 mois sursis ».

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J’en profite pour remercier Pascale Robert-Diard pour ses conseils bibliographiques. Visitez son blog passionnant et plein d’humour : Chroniques judiciaires. Pascale Robert-Diard est journaliste au Monde. Elle a écrit Dans le ventre de la justice (Perrin, 2006) pour nous faire partager avec humanité ses souvenirs d’audience et sa vision de la justice rendue. Le livre est aujourd’hui épuisé, hélas. Mais je vous le prêterai avec plaisir, demandez-moi…

“Tu n’es bonne qu’à aller au cimetière !”

Comparutions immédiates

Le prévenu (le fils) et la partie civile (la mère) ne se sont pas déplacés pour l’audience. Le fils vit parfois chez sa mère de 83 ans. Il est accusé de l’avoir menacée pour obtenir de l’argent.
Le président lit la déposition comme s’il récitait une prière : le débit est rapide et monocorde, la voix grave et tombante.

« Mon fils est un SDF depuis des années, je lui avais préparé à manger, il n’y a que le rhum qui l’intéresse, il est venu, il criait « Salope, putain ! - et j’en passe… – A 83 ans tu n’es bonne qu’à aller au cimetière ! », j’ai eu peur, j’ai caché les couteaux, je me suis enfermée dans ma chambre, j’ai appelé la police, il m’a poussé plusieurs fois. »

Interpelé îvre, le fils a déclaré : « Elle m’a poussé à bout. Elle sait pas ce qu’elle fait. Je veux bien partir, je me débrouillerai ».

« La mise à l’épreuve semble mal partie, commente le procureur. Je demande 4 à 6 mois de sursis ».
« 4 mois de sursis » accorde le président avant de suspendre l’audience.

“A la fois auteurs et victimes”

Ils sont jeunes. Ils sont beaux. Ils passaient des weekends en Suisse. Leur histoire d’amour finit au tribunal. La nuit du 31 décembre 2007 chacun des deux a porté et reçu les coups qui les amènent devant le juge.

A gauche il y a Oksana, ukrainienne, étudiante en management, grande et blonde. Elle est entièrement tournée vers lui. Son avocate la retient. A droite Ivan, arménien, consultant, brun et élégant. Raide, il ne se détourne pas. Contre ce déséquilibre vient battre leur ancienne passion. A chaque instant le président s’efforce de la dompter. Pour cela il s’accroche à sa méthode :

« Je ne suis pas curé mais je voudrais vous dire qu’on n’est pas propriétaire des gens. On a le droit de se quitter. Ce que les gens ressentent, veulent, imaginent… même un psychanalyste n’en fera pas la preuve. La tension est là, on la ressent mais ce qui m’intéresse ce sont les faits. Que s’est-il passé ? Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi? »

Il résume leur relation : la rencontre, les belles années, les conflits, la découverte d’une autre femme, la jalousie, les moments encore partagés, les déchirements. Le récit se fait de plus en plus détaillé à l’approche de la Saint-Sylvestre. Les SMS cachés, les emails fouillés, les billets d’avion découverts. Dernières relations sexuelles mais aussi derniers coups. Plus violents que les autres, ils laisseront des marques. Le 1er janvier chacun rentre chez soi à Paris. Elle fait constater ses blessures 10 jours après les faits. Elle porte plainte le 16, lui le 17.

Kafka et Marilyn

L’avocate : Je suis embêtée de plaider la première car je ne sais pas si mon confrère va attaquer. J’ai entendu ses propos d’apaisement. Cette procédure est faite de pâte humaine. Soit je part à charge : on a un certificat, un témoignage, l’entourage. En face, une plainte en miroir et pas de témoignage. Je ne vois pas comment peser plus pour l’un que pour l’autre. Soit on a la relaxe… Mais j’ai assuré la défense sans connaître la réquisition du procureur…
Le président : Oui c’est un peu kafkaïen. Les deux sont à la fois auteurs et victimes.
Le procureur : Elle veut être reconnue en tant que victime mais non pas en tant que prévenue. Or les violences sont réciproques. Certains couples tentent de gérer les crises pour qu’elles soient constructives. 6 ans c’est une étape importante : comme Marylin, 7 ans… Le tribunal peut relaxer, condamner… Je ne sais pas ce qui est le mieux. Il n’y a pas de raison de privilégier l’un par rapport à l’autre. Je suis favorable à une reconnaissance de culpabilité des deux et, dans un soucis d’apaisement, à une dispense de peine.
L’avocat : Je rejoins totalement la position du ministère public à l’audience. On va aboutir à une dispense de peine. Mais je suis la seule partie civile : elle a reconnu les coups. Quels sont les éléments objectifs. Il faut lire les emails et les SMS (…) Monsieur le président, vous avez un rôle pacificateur. Mais on ne peut pas tout passer sous silence. Mon client ne veut plus être harcelé.

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“Tout se passe derrière”

Les audiences se déroulent à huis clos dans la 24e chambre de la cour d’appel. Ici sont jugées les affaires concernant les mineurs. Aucun magistrat ne siège en présence du public.

Les parents, les familles, les tuteurs s’installent sur les bancs de l’assistance devant une cour vide.  Ils restent seuls ou en couple. Ils attendent qu’on les appelle. L’inquiétude, la tristesse, la dureté se lisent sur leur visage. Si l’avocat est chaleureux, il s’assoit à leurs côtés, bavarde, les rassure, prépare la parole pour l’audience. Sinon il s’isole à un pupitre et se plonge dans ses papiers. Lui aussi se concentre.

Une porte s’ouvre, un huissier prononce leur nom. Ils se précipitent et disparaissent au fond de la salle.
Un gendarme le confirme : »Tout se passe derrière… »

Pas perdus

Dans les couloirs aussi, il y a les initiés et les autres. Ceux qui connaissent le plan du Palais et les égarés. Ceux qui distinguent les chambres de la Cour d’appel des chambres correctionnelles et ceux qui les confondent.

Les premiers filent droit à petits pas de soldat. Ils ont bien calculé leur itinéraire, arrivent à l’heure. Ils savent que la 24e chambre de la cour d’appel se situe dans le local de la 10e chambre… escalier A, 1er étage, juste après le vestiaire des avocats.

Les seconds glissent d’un panneau à l’autre. Ils zigzaguent entre les colonnes, hésitent, paniquent quand approche l’heure de leur audience  : « Je suis convoqué à la 1re chambre à 9 h mais il n’y a personne… » Et finissent par s’en remettre au premier venu pour les orienter. Parvenus devant la bonne salle ils trouvent porte close et paniquent à nouveau. Rassurés par un gendarme, ils se figent sur un banc, le corps ramassé, aux aguets. L’attente commence avant l’audience.

“Ça ne tient pas”

Nicolas ne fait pas ses 29 ans : il présente au tribunal un visage juvénile, un crâne rasé. Seule une fine bande de cheveux court en diagonale du front jusqu’à la nuque, comme une signature. Il a assisté à toutes les comparutions avec attention et attendu son tour avec anxiété.

Il conduisait sans permis lorsqu’il a été contrôlé. « C’est un permis de Côte d’Ivoire. Pour moi il était valable en France » avait-il justifié ce jour-là. Son casier judiciaire l’a contredit. Une ancienne condamnation pour conduite sans permis côtoie d’autres délits : cession de stupéfiants, escroquerie, extorsion, outrage.

Sagement il répond aux questions : non, il ne fait rien actuellement ; il touche le RMI et aide à quelques déménagements. Oui, il accepte quelques heures de travail d’intérêt général. Il confirme qu’il croyait son permis valable.

« Ça ne tient pas, s’oppose le procureur. Il a déjà été condamné pour les mêmes faits. Je demande 3 mois de prison avec sursis et 140 heures de TIG ».

Il aura 2 mois de sursis, 160 heures de TIG et quittera la salle aussi discrètement qu’un chat.

“Pas vu, pas pris…”

Stéphanie s’approche de la barre : les billes accrochées à son sac à main claquent à chacun de ses pas. Montée sur de hauts talons en plexiglas, elle fixe le président qui ne la regarde pas :

« Vous êtes née en 1965 à Saint-Brieuc. En 2005 vous avez été appréhendée pour conduite en état d’ébriété avec 0,76 g d’alcool dans le sang au lieu de 0,40. Vous avez été condamnée à 2 mois de prison avec sursis. Mais vous avez fait appel. Avez-vous aujourd’hui des éléments nouveaux à nous apporter ? »

Stéphanie : Oui j’en ai. Il était 4 h du matin. J’étais en train de regarder ma voiture quand le car de flics est arrivé. Ils m’ont fait souffler et voilà. Personne ne m’a vue dans ma voiture.
Le président : Mais selon le rapport d’interpellation vous avez déclaré avoir eu un accident matériel. Vous-même avez dit à la police que vous aviez percuté un scooter… Vous conduisiez nécessairement…
Stéphanie : En tout cas, ils ne m’ont pas prise en flagrant délit !
Le procureur : « Pas vu, pas pris » c’est une règle chez les délinquants mais pas chez ceux qui respectent la loi ! Il est établi que Madame a conduit dans un état alcoolisé.
Stéphanie : Je ne suis pas une délinquante ! Oui, j’ai un casier et alors ? C’est pas la peine que je parle si je suis déjà coupable.
Le président : Eh bien, ne parlez pas…

Les 2 mois de sursis sont confirmés, assortis de 800 € d’amende et d’un an de suspension de permis.
« Et si vous payez dans les 30 jours, vous avez moins 20 % sur l’amende ! » ajoute la greffière quand Stéphanie tourne les talons.

“Faire avancer la vérité”

Ils sont quatre et ne comprennent pas où ils doivent s’asseoir : le banc des prévenus est trop petit. « Serrez-vous… » encourage un président au crane bronzé et au ton affable. Lui est seul, sans assesseurs.

Kader, Hamid, Kamel et Jaber ont la cinquantaine. Un soir ils entrent déjà enivrés dans un bar-tabac du 18e arrondissement. Fahima, 22 ans, refuse de leur servir une bière. Les insultes fusent, un client est pris à partie, elle s’interpose. Une chaise est lancée sur la serveuse qui se protège : son avant-bras est cassé. Mais ni elle ni la vidéo-surveillance ne permettent d’établir qui a porté le coup.

« Kader : Quelqu’un a lancé la chaise derrière nous. Qui a blessé la serveuse ? Je ne sais pas mais elle le sait. Elle nous a frappés avec la chaise.
Le président : Finalement vous êtes victime !
Hamid : Mes amis étaient îvres, je ne voulais pas boire. Oui, oui, j’ai dit que je voulais l’égorger mais sous l’emprise de l’alcool. Moi j’ai reçu une chaise. J’ai une fille de 16 ans. Je demande pardon à la justice et à la victime.
Kamel : Je me souviens uniquement être entré dans le bar. J’ai rien vu, j’ai pas d’œil, je peux pas lire.
Jaber : Des chaises sont passées au-dessus de moi. J’ai rien frappé. J’avais bu une bouteille de vin rouge. J’étais pas bourré : je peux en boire 4 ou 5 !
Le président : Pourquoi pas 40… Avez-vous vu lancer des chaises par ces trois-là ?
Jaber (il ne semble pas comprendre, il hésite) : Oui…
Le président : Y a t-il des questions pour faire avancer la vérité… » Aucune question.

L’avocate de la victime raconte la Goutte-d’or : « Un quartier arabe, un quartier africain. Une clientèle qui méprise les femmes. Cet incident est une caricature du racisme dans ce quartier. Le client Namedou est servi. Kader ne supporte pas que le Noir soit servi. Namedou est agressé. Il existe un climat d’intimidation collective. On arrive mal à distinguer qui a envoyé la chaise mais il s’agit d’une violence collective commise en réunion, accompagnée de propos machistes et menaçants. Il y a une incidence psychologique et professionnelle liée à l’agression. Ma cliente ne pourra plus être seule dans son bar. »

Tous coupables ?

La vérité n’a pas avancé. Le procureur veut contourner la difficulté. « L’un des quatre s’est emparé d’une chaise avec la volonté d’atteindre autrui. Peu importe qui on a souhaité atteindre. L’infraction peut être appréhendée dans son ensemble. La culpabilité s’applique à tous. Cependant la peine doit être individualisée : pour les deux qui ont un casier judiciaire, je demande 4 mois fermes. Pour les deux autres, 6 mois de sursis. »

Malgré son allure débonnaire, l’avocate de la défense avait prévu la manoeuvre. « Jaber était au bar, il n’a pas lancé la chaise. Selon la jurisprudence, la violence est considérée comme collective quand elle est préméditée. Ce n’est pas le cas. La chaise est un acte isolé, précis. Vous l’avez vu, ces personnes n’ont pas la défense la plus idéale. Ils ont du mal à s’exprimer en français. Certains n’ont jamais eu affaire à la justice… »

Quelques semaines plus tard, ils sont assis l’un derrière l’autre pour attendre le rendu du délibéré : 4 mois fermes pour ceux qui ont un casier, 4 mois avec sursis pour les deux autres. Ils protestent jusqu’à ce que le président leur demande de se taire.

“Il n’y a aucun programme ici”

L’accueil du Palais de justice de Paris ne délivre pas le planning des audiences. Le visiteur non-convoqué doit se fier à son instinct et entrer dans une chambre au hasard. « Il n’y a aucun programme ici Monsieur ! confirme un agent d’information. Allez voir à l’association des journalistes. Moi je ne sais rien. »

Un désordre sympathique règne dans les bureaux de l’Association de la presse judiciaire. Un fait-diversier de la PQR, cheveux mi-longs, petites lunettes, veste molle, cherche des infos sur un procès dans lequel il débarque. L’association recompose l’agenda de toutes les audiences, heure par heure, chambre par chambre. Mais la prestation minutieuse est payante : mon journal doit être abonné au fil de l’Associated Press.

Un avocat révise sa plaidoirie sur un banc. Quelle est l’audience dans cette chambre ? « Aucune idée. » Les gendarmes sont un peu mieux informés : « Ici les délits routiers, là les comparutions immédiates. Ailleurs je ne sais pas. En principe ça commence à 13 h 30 mais ça dépend… »
Les couloirs sont envahis de lycéens en sortie éducative, trop nombreux pour entrer quelque part. Un prévenu Africain surgit d’une audience en hurlant contre la France et ses prétendues Liberté, Egalité, Fraternité. Les lycéens s’écartent avec un temps de retard, une dizaine de gendarmes interviennent.

Une trop grosse affaire

Je repère un ballet de robes noires : des avocats en tenues s’engouffrent dans une salle. Une caméra filme. Après 15 mn d’attente je m’infiltre.

La justice aime la symétrie : de part et d’autre de la salle, deux box en verre teinté ouverts sur l’assistance. Dans chacun, cinq accusés sont alignés, impassibles, tous Antillais. Derrière chaque accusé, un policier en blouson noir. Au milieu, dix avocats qui se saluent dans un long brouhaha. Les trois juges de la Cour s’installent. « Les magistrats du siège sont mieux placés pour faire la sieste » commente un avocat.

L’ambiance n’est pourtant pas à la léthargie. La lecture des casiers annonce la couleur : acquisition, détention, contrebande, importation de cocaïne.
Le procès s’étalera sur plusieurs jours jusqu’en juillet. Les regards s’assombrissent. Les avocats sont tendus, les magistrats solennels. Une trop grosse affaire pour Dossier Familial : je n’aurai pas le temps nécessaire pour la couvrir, je quitte la salle.

L’entrée d’en face est moins bien gardée. Un prévenu attend dans le box, penaud. Personne ne s’en occupe, comme s’il avait été oublié là. On cherche le dossier suivant qui reste introuvable. Le président appelle le cas n° 6. « Il faudrait l’avocat, où est l’avocat ? » Après un temps de flottement : « Bon eh bien si on ne peut rien faire, je suspends l’audience. Nous allons délibérer sur ce qu’on a… »

Je ne suis pas seul à m’y perdre.

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Aïcha n’a pas d’avocat

Comparutions immédiates
12 h 25, fin d’audience. Le procureur demande 5 mois fermes pour Aïcha, multi-récidiviste du vol à la tire. Elle est maigre dans son épais anorak. Elle a le teint livide. Le président avait lu avec lassitude le casier judiciaire : une condamnation par an depuis 8 ans. « C’est désespérant ! » a-t-il conclut.

Aïcha tombe en sanglots à l’écoute du réquisitoire. « J’ai passé toute mon adolescence enfermée. Depuis 6 ans, je ne fais que de la prison. Vous savez, plus vous restez en prison, plus vous prenez l’habitude de ne rien faire. Ça m’a fait rechuter dans la drogue. Mais là je m’en suis sortie. Depuis mon divorce, j’ai repris ma vie. Je suis partie en Suisse avec mon enfant. J’ai trouvé un stage grâce à ma mère. Pourquoi j’ai volé ? Je n’avais pas de ticket de transport. Mais c’est chez moi que je trouverai une solution, pas en prison. Pas en prison. »

Silence. On entend les pleurs. Les gendarmes qui s’agitaient en surveillant leur montre sont maintenant figés. Le président et le procureur échangent un long regard.

« Le Tribunal vous reconnaît coupable. Il décide d’un ajournement : nous vous donnons rendez-vous dans 6 mois. Si vous faites des efforts, vous n’avez pas de souci à avoir. Sinon, ce sera 4 mois fermes ».

“Vous travaillez actuellement ?”

Comparutions immédiates
Le président appelle le prévenu numéro 16 : monsieur Fatou N’Goun. Un grand gars costaud aux épaules voutées s’avance d’un pas lourd et s’appuie à la barre. Ses dreadlocks grisonnantes attachées en catogan lui donnent un air de rasta nostalgique et rangé. Il comparaît pour détention de stupéfiants.

« - Vous êtes né en 1965 en Gambie. Vous êtes de quelle nationalité Monsieur ?
- Sénégalais.
- Un jour Sénégalais, un jour Gambien, ça varie, on ne sait pas bien. Qu’est-ce que vous avez comme papiers ? »

Une pièce d’identité circule de main en main sous le regard curieux des magistrats. Sourire moqueur aux lèvres, le procureur commente la carte en aparté avec un gendarme. Le président poursuit déjà :

- Vous avez 19 condamnations au casier. Vous comparaissez pour transport, détention, acquisition et usage illicite de stupéfiants. Vous êtes marié à Melle Renaud, vous avez un enfant.
- Oui de 7 ans et demi.
- Vous êtes ouvrier dans le bâtiment, j’ai là les bulletins de salaires. La drogue vous y touchez ?
- Même si j’ai rien sur moi, ils auraient trouvé quelque-chose.
- Vous avez été pris avec deux grammes de cannabis et un gramme d’herbe.
- L’herbe c’est à moi mais pas le cannabis. C’est le policier qui m’a montré l’enveloppe.
- En tout cas faudra vous calmer, ça commence à faire ! Vous travaillez actuellement ?
- Oui, là j’ai deux bulletins de salaires. »

Au tour du procureur qui lance d’une voix aigre : « Oh, il peut toujours avoir deux bulletins de salaire, les faits n’en sont pas moins constitués ! Et après 19 condamnations. Je demande 2 mois fermes ! »

Le tribunal préfère une amende : 500 euros.

“Pourquoi ici on m’appelle ado attardé ?”

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Comparutions immédiates
Le soleil inonde la 23e chambre du Tribunal correctionnel de Paris. Une dizaine de prévenus défilent devant les magistrats : deux femmes, un président à l’oeil sévère.

A mon arrivée, le procureur sermonne un voleur de Vélib’ :
« On est dans la cour des grands aujourd’hui, Monsieur. On ne vous a pas pris la main dans un pot de confiture. La prochaine fois ce sera le mandat de dépôt, la détention avec les rats. Vous verrez ! Je demande à la cour 100 heures de travail d’intérêt général : peut-être à l’atelier des vélib’ ? Et 2 mois de prison avec sursis. »

Le ton est donné, on enchaîne.

Deux jeunots s’avancent ensemble à la barre : Romain et Sylvain, un petit et un grand, 18 et 20 ans, blond bouclé et brun en brosse. L’un porte une chemise blanche, l’autre noire. On les a surpris la nuit à 2 h 30 arrachant le coffre d’un scooter. Ils avaient bu. Ils étaient suivis dans leurs pérégrinations depuis de longues minutes par la police qui guettait le flagrant délit.
« La police fait très mal son travail, » proteste l’un d’eux.

Dans la vie, le petit ne fait rien : « Je cherche ce que je veux faire ».
« Le plus grand, il rigole, s’étrangle le procureur. Ils ont l’air de trouver ça très drôle ! »
Celui-là vit aussi chez ses parents. Il a travaillé au MacDo, il est inscrit à l’ANPE et à la mission locale pour l’emploi.
Où en est-il avec les stupéfiants ? « J’ai pas à respecter cette loi sur l’interdiction. Je suis contre ».
Estomaqué, le président gronde : « Vous ne respectez pas grand-chose Monsieur, même pas vous-même. Taisez-vous ! Quand on ne fait rien, quand on ne se lève pas le matin, on fait des conneries la nuit ! »

Le procureur se lève et renchérit : « C’est un petit gauchiste. Pas un gauchiste comme ça… Un gauchiste au sens de la maladie infantile. Avisez-vous de vous faire prendre avec du cannabis. Et pour vous aussi ce sera le dépôt et les rats. Ça ne sert à rien de nous tenir des discours de ce genre. Inutile de vous présenter aussi mal : on se met en valeur, on essaie de montrer au tribunal ce qu’on a de mieux. Vous êtes des petits ados attardés ! Pour le premier, je demande 30 heures de travail d’intérêt général. Et pour le second, qui a une tête de bourougne* comme on dit dans les Cevennes, 10 jours de prison ferme. »

Le premier accepte le principe du travail. Le contestataire refuse.
A-t-il quelque-chose à ajouter ? « Oui, pourquoi ici on m’appelle ado attardé ? »
L’audience est suspendue pour délibération.

Dans les couloirs du palais les jeunots se montrent bavards.
Que pensent-t-ils du président ? « C’est des cons, de toute façon ils ne connaissent pas les lois. J’aurai pas 10 jours de prison, j’aurai 5 mais j’irai pas » lache le grand avec une moue dédaigneuse.
Le petit aussi a son mot à dire : « Moi je me la joue cool. Ici, il faut pas la ramener ».

Un troisième prévenu s’en mêle et s’adresse au plus discret : « Pourquoi vous n’avez pas pris d’avocat ? Ton copain il fait n’importe quoi. Moi j’ai 22 ans, je suis passé par là. J’étais comme ça. J’ai eu le temps de réfléchir. Si tu veux faire quelque chose de ta vie, il faut que tu changes. Avoir un travail et l’envie d’être fier. Tu gagnes ton argent, tu es libre. Le soir tu rentres, t’es crevé, tu fais pas de conneries. Je suis commercial dans l’immobilier, si tu veux je t’emmène avec moi voir les clients. Réfléchis, voilà ma carte. »

Le délibéré est rendu : 250 euros pour le rebelle, 60 heures de travail d’intérêt général pour le plus jeune.
« - 60 heures ?! J’y crois pas !
- Te plains pas, moi ils veulent que je paie. Je paierai pas, ils peuvent se le foutre dans le c… ! »

* Bourougne : « personne fonçant droit dans le tas et n’ayant pas peur de ce qu’il va rencontrer.  » Source : le forum des bourougnes.

D’un palais à l’autre

Ce blog est intitulé Place du Trib’ en souvenir de Grenoble. La place existe bel et bien : elle porte en réalité le nom de place Saint André. Les Grenoblois étant d’humeur laïque, quand ils s’y donnent rendez-vous ils la surnomment plus volontiers Place du trib’ en l’honneur du bâtiment Renaissance qui fut Parlement puis Palais de justice.

Depuis mes années d’études, le Palais de justice a déménagé dans un bâtiment tout en verre appelé l’Europole.

Ancien Palais de justice de Grenoble