Un cri dans le désert

Le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, qui termine son mandat à la fin de 2010, a su, depuis qu’il occupe ce poste, lui donner une audience médiatique dont il était cruellement dépourvu malgré la qualité des médiateurs précédents. Il faut dire que plus la possibilité de saisir le médiateur au sujet d’un litige avec l’Administration était connue, et plus le nombre de saisines progressait.

On peut se demander comment cet ancien ministre de Jacques Chirac et précédemment président de l’Association des Maires de France – il est lui même maire d’une commune du Pas-de-calais – a pu donner une telle ampleur à son action. En parlant vrai tout d’abord, au risque de fâcher l’establishment politique. Non, l’équité des citoyens face à l’Administration n’existe pas. Oui, la complexité et l’illisibilité des lois – de plus en plus nombreuses et hâtivement préparées – met les citoyens et les fonctionnaires dans l’incapacité pour les uns de les respecter et pour les autres de les faire appliquer.

Avec la publication du rapport de 2009, il semble qu’un palier supplémentaire ait été franchi. Dans une interview qu’il a accordée au journal le Monde du 21-22 février, Jean-Paul  Delevoye pose un diagnostic dramatique sur l’état de notre pays :  » Je suis inquiet car je perçois, à travers les dossiers qui me sont adressés, une société qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace l’envie de vivre ensemble, où l’on devient de plus en plus consommateur de République plutôt que citoyen. » De la part d’un grand connaisseur des rouages de l’appareil d’État – au niveau central en tant que ministre et au niveau local en tant que maire – son jugement de l’incapacité de l’Administration à répondre aux aspirations les plus concrètes des Français n’a que plus de poids. « La boite à outils de l’état est mal adaptée. […] L’Administration gère des dossiers et non des personnes. L’octroi des aides se fait avec un décalage de plusieurs mois. »

Devant tant de cas de détresse, le peu de situations individuelles – pourtant nombreuses – que l’action du médiateur contribue à dénouer ne rend-elle pas vaine l’ensemble de son action ? Sûrement pas. Car une personne qui s’en sort c’est une satisfaction pleine et entière. Cela me fait penser à « L’homme qui aimait les étoiles de mer » (je  raconte cette histoire  de mémoire donc sûrement de façon approximative). En marchant sur une plage mexicaine sur laquelle la marée a rejeté des milliers d’étoiles de mer qui vont mourir à brève échéance, un touriste rencontre un indigène qui remet une à une à l’eau les étoiles de mer les moins mal en point. Il l’apostrophe en soulignant la vanité de son action au regard des milliers d’individus qui vont périr :  » Vous ne voyez pas que ce phénomène est récurrent et que vous ne pourrez rien y changer « . En souriant, l’indigène se penche et ramasse une autre étoile de mer. « Ca change tout pour celle-la », répond-il.

Concours agricole

On savait que les vaches employaient une grande partie de leur temps libre  à regarder passer les trains. C’était avant la généralisation des TGV. Depuis, il est devenu dur de se livrer à cette salutaire occupation sans se démancher le cou ! Ceux qui n’ont pas essayé de se mettre à quatre pattes et de suivre un monstre d’acier lancé à plus de 300 km/heure ne peuvent pas comprendre.

Alors, ces mêmes bovins vont au salon de l’Agriculture et regardent passer les hommes politiques. Qui font assaut de lenteur, nous y reviendrons. Ainsi, pas moins de 9 ministres ou sous-ministres ont  arpenté le mercredi 3 mars les allées de Parc-Expo. Pourquoi ont-ils choisi le jour des enfants ? Mystère. Surtout que les responsables de l’opposition ont fait, eux aussi, ce même plongeon dans la campagne à Paris. Gauche, droite et extrême droite ont rivalisé d’imagination pour se succéder sans se croiser.

Champion du monde de la durée de la visite : Dominique de Villepin. Pas moins de 9 heures passées à  flatter la croupe d’un bovin ici (pas si facile qu’il n’y paraît, mais il s’était manifestement entraîné il y a peu de temps à l’occasion d’une visite en terre bretonne), goûter fromages et foies gras (attention au cholestérol mais il est vrai que ce joggeur émérite a appris à éliminer), boire force cidres, vins et bières tous estampillés spécialités locales (mais attention à l’éthylotest anti-démarrage). Il s’agissait manifestement pour lui d’inscrire ses pas dans ceux de son mentor en politique, grand spécialiste de ce genre d’exercice. Les deux autres responsables de parti de haut rang présents ce jour là ne boxaient manifestement pas dans la même catégorie. Martine Aubry a bien essayé de  résister plus de trois heures. Elle a ainsi largement supplanté Jean-Marie Le Pen, probablement handicapé par son âge, mais apparemment très en verve.

Si les problèmes de l’agriculture française, sous perfusion depuis que l’Europe existe, et des agriculteurs – qui ont vu leur revenu réel s’effondrer en deux ans après une surchauffe passagère due à la flambée des produits agricoles – sont très préoccupants, je doute que l’on trouve des solutions sous les sabots d’un bovin, fut-il grand prix du concours agricole. Nous avons besoin des agriculteurs et eux ont besoin que leurs revenus soient à la hauteur de leur investissement dans un travail exaltant certes mais souvent ingrat. Leurs problèmes méritent mieux qu’une visite façon promenade au zoo.